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La légende du marathon : une histoire climatique

La légende du marathon : une histoire climatique
Par Sylvain Bazin 9 août 2017 10055 Vue Aucun commentaires

La légende du marathon : une histoire climatique ?

Et si la légende du marathon tenait en bonne partie au fait que les grands championnats furent souvent organisés sous une forte chaleur ? Retour sur les défaillances qui ont écrit la réputation des 42,195 kilomètres.

Le marathon est une épreuve mythique. Une distance difficile à maîtriser, un équilibre subtil entre vitesse et endurance. Pas facile de tenir un bon rythme, constant, tout au long des 42 kilomètres. Le déficit en glycogène, qui intervient généralement au bout d’une trentaine de kilomètres lorsque l’on court à un rythme proche du seuil aérobie comme c’est le cas sur marathon pour les coureurs entraînés, peut entraîner des chutes de vitesse et des défaillances impressionnantes. C’est ce que l’on a appelé le “mur”.

La légende du marathon : une histoire climatique

Le mur du 30e et le mur des 30 degrés

L’histoire du marathon, son caractère mythique qui l’a fait rentré dans le langage courant pour désigner toutes épreuves d’endurance éprouvantes et longues, au-delà même du sport, s’est d’ailleurs construit autour de défaillances spectaculaires. Presque davantage, au moins au début de ce sport, que sur les grandes victoires et les performances marquantes.
Alors certes, la spécificité physiologique de l’effort sur marathon, évoquée plus haut, entraîne fatalement un risque de défaillance accru par rapport aux distances plus courtes de l’athlétisme. Mais c’est aussi peut-être le fait que les grands marathons, ceux qui sont suivis par le grand public,aient été organisés traditionnellement l’été qui a construit cette histoire tragique et ce mythe.
En effet, autant que la chute de glycogène, qui est tout de même souvent bien “contrée” chez les spécialistes par un entraînement spécifique et une gestion de l’allure optimale, c’est bel et bien la chaleur et les conditions estivales peu adaptées à ce type d’effort qui a sans doute entraîné une grande partie des défaillances “historiques” du marathon.
Revenons ainsi en détail sur les grands épisodes “tragiques” de l’histoire du marathon :

Athènes 1896. Un berger mieux habitué

Le premier marathon olympique - et le premier marathon tout court - se déroule sous une chaleur accablante. En plus de l’inconnu suscité par la gestion d’un tel effort chez des sportifs peu préparés pour cette distance, la chaleur est un facteur majeur dans le scénario de la course.
Ni l’australien Flack, ni le français Lermusiaux, pourtant médaillés en demi-fond lors de ces premiers jeux olympiques, ne vont surmonter la distance et la chaleur. Leurs défaillances sont donc brutales. Le grec Spiridon Louys, un local habitué à ces conditions, y parvient mieux.
Ce tout premier marathon fait déjà entrer la distance dans la légende, grâce aux abandons successifs.

La légende du marathon : une histoire climatique

Londres, 1908. La tragédie Dorando Pietri

Encore plus que tout autre défaillance, c’est celle de l’italien Dorando Pietri fait vraiment entrer le marathon dans l’imaginaire collectif.
C’est encore une chaude journée -surtout pour Londres - qui s’annonce en ce jour 24 juillet 1908. Le thermomètre affiche plus de 26 degrés alors que le peloton s’élance des pelouses du château de Windsor, en plein après-midi (on ne se préoccupait pas du confort thermique des coureurs!).
Parti prudemment, le petit italien (1m 59 sous la toise) produit son effort après le trentième kilomètre et creuse un bel écart. Mais épuisé, il s’écroule juste après être entré en tête dans le stade. Secouru et soutenu par des officiels, il franchit la ligne en vainqueur. Mais une réclamation de l’équipe américaine - pour aide illicite - va aboutir à sa disqualification, au profit de l’américain Hayes, arrivé quelques minutes plus tard dans un état de fatigue également assez avancé.
Cet évènement tragique va bien sûr beaucoup émouvoir le public anglais qui fera de Dorando un véritable héro (il est reçu par la reine) et du marathon une épreuve définitivement mythique.
Jamais plus Dorando, qui disputera nombre de courses lucratives dans les rangs professionnels, où il retrouve souvent Hayes, ne connaîtra une telle défaillance. La chaleur de ces jeux londoniens y est sans doute pour quelque chose !

Stockholm, 1912 : le drame Lazaro.

Quatre ans plus tard, à Stockholm, c’est un véritable drame qui se produit sur le marathon. Cet été là, la Suède connaît une des pires canicules de son histoire. Les organisateurs, cette fois, sont aux petits soins pour les coureurs: routes arrosées pour éviter la poussières, postes médicaux et ambulances en alerte, certificats médicaux exigés et circulation arrêtée.
Mais rien n’y fit : le portugais Francisco Lazaro, qui n’avait pas semblé peiner particulièrement jusqu’alors, s’écroule vers le 30e kilomètre, victime d’une insolation. Transporté à l’hôpital, il ne peut être ranimé. On pense qu’il est décédé en partie à cause de la graisse dont il s’était enduit le corps pour se protéger du soleil et qui n’a pas permis à sa peau de respirer. Les crèmes solaires ont heureusement fait quelques progrès depuis!

La légende du marathon : une histoire climatique

Londres, 1948 : Etienne Gailly, comme Dorando.

En 1948, les premiers jeux olympiques depuis la fin de la 2e guerre mondiale se déroulent une nouvelle fois à Londres. Comme 40 ans auparavant, le marathon va clore ces jeux. Et comme lors du marathon de 1908, la fin de course est particulièrement poignante : le belge Etienne Gailly, entré en tête sur le stade, est victime d’une défaillance terrible. Titubant, il se voit dépasser par l’argentin Cabrera puis par le britannique Richards. Il conservera de peu, au bout d’un effort désespéré, sa troisième place.
Une défaillance là encore largement due aux conditions climatiques, plutôt chaudes, et à la déshydratation : Gailly n’a pas bu, et le contraste de température lorsqu’il traverse le tunnel qui le conduit au stade lui est fatal :
" Je ne sais pas à quoi attribuer cette défaillance totale et soudaine. D'autant que je n'avais jamais ressenti pareil malaise. Etait-ce le froid du tunnel que nous dûmes traverser avant d'entrer sur la piste, ou la soif qui me faisait souffrir? Je ne sais. toujours est-il qu'au moment où je posais le pied sur la cendrée, je sentis la fatigue me tomber dessus comme si j'avais pris un somnifère puissant. J'ai su que j'allais être rejoint et dépassé. Ce dernier tour fut pour moi un long martyre, j'étais horriblement faible, je me suis presque évanoui, surtout à cause des crampes qui me tenaillaient l'estomac. Cabrera et Richards me doublèrent comme dans un mauvais rêve. Je n'avais plus de force pour lutter. ce que je voulais par dessus tout, c'était sortir du gouffre de ma faiblesse pour atteindre cette maudite ligne d'arrivée qui semblait si lointaine." Déclarait-il après la course.
Son entraîneur pensait quant à lui que l’embrocation de massage sur ses jambes, utilisée car il craignait la pluie (qui n’est pas venue) lui a bouché les pores et conduit à cette défaillance.
Là encore, Gailly ne connaîtra plus de problèmes de ce genre tout au long de sa carrière.

Incredible Finish To The Marathon - London 1948 Olympics

Los Angeles, 1984 : les filles aussi…

Les jeux de Los Angeles restent dans l’histoire ceux de l’apparition du marathon féminin. Si l’américaine Joan Benoit triomphe dans un temps plus que bon, 2h24’, d’autres concurrentes eurent plus de mal avec la chaleur californienne.
La suissesse Gabrielle Andersen-Schiess est ainsi victime d’un coup de chaleur spectaculaire. Elle titube sur la piste pendant ses 200 derniers mètres avant de s’écrouler, complètement anéantie.

Nous aurions pu ajouter d’autres défaillances spectaculaires à cette liste (comme celle de Jim Peters, aux jeux du Commonwealth de Vancouver en 1954, où celui qui détenait alors le record du monde s’écroule sur le stade). Des défaillances qui ont scellé la réputation du marathon et qui ont toutes pour point commun la chaleur et les conditions estivales !

Alors la légende du marathon tiendrait-elle beaucoup d’une question de climat ? On peut avancer l’hypothèse. D’autant plus que les études montrent les mois qui favorisent les performances de pointes sur marathon, comme l’indique ce graphique, issu de l’article : Les semaines les plus et les moins favorables aux performances de pointe au niveau mondial sur marathon. Juillet et août sont les pires... (source : L'OBS Le Plus)

Distribution des performances des 100 meilleurs marathoniens annuels de 1990 à 2011 en fonction de la semaine de l’année (IRMES).

Les grands championnats, organisés aux pires saisons pour le marathon !

Or toutes les courses citées plus haut, comme tous les grands championnats qui ont toujours focalisés l’attention des médias et du grand public sur la discipline, se sont déroulées en plein été ou sous une forte chaleur.

D’ailleurs, la météo vient sans doute souvent jouer pour construire la légende d’une épreuve. Plus près de nous, la première édition de l’UTMB, couru cette fois sous la pluie et le froid, qui avait vu seulement 60 coureurs boucler les 160 kilomètres autour du Mont-Blanc, n’a t-elle pas aussi beaucoup contribué à la réputation de l’épreuve ? Peut-être qu’avec des championnats et des jeux olympiques organisés en automne ou au printemps, l’histoire du marathon n’aurait pas été la même!